Confinement : le jour d’après


« Le jour d’après ne sera pas un retour au jour d’avant », a déclaré Emmanuel Macron lors de son intervention télévisée du lundi 13 avril. Cette phrase a été largement commentée et interprétée par des acteurs de tous bords selon leur modèle mental personnel, beaucoup s’en servent de fait pour prêcher leur propre programme : pour demander un jour d’après socialement plus juste, pour demander un « chèque en vert plutôt qu’un chèque en blanc », ou encore contre la mondialisation, contre le libéralisme, contre la Chine, contre les Etats-Unis, contre… contre tout, en fait.

Au-delà du sens politique que chacun voudrait lui donner, le jour d’après ne pourra pas, factuellement, être semblable au jour d’avant : il nous relâche dans un monde où le virus est toujours en circulation pour un bon moment, et ou seule la distanciation sociale nous permettra de vivre et travailler sans relancer l’épidémie et son cortège de morts prématurées.

Redémarrer l’activité sous la contrainte de distanciation sociale

Le confinement a permis de freiner l’épidémie et maintenir la capacité de notre système de santé à sauver des vies. Il était indispensable pour enrayer la propagation là où elle était en train d’exploser, même Boris et Donald ont dû finir par en convenir. Pour autant, il ne peut durer indéfiniment. Au risque de mourir de faim avant de mourir du virus. Ou de voir l’unité nationale et l’élan de civisme actuel voler en éclat vers une période de crise sociale et de troubles dont on peut difficilement imaginer l’issue.

Il faut redémarrer, donc, mais dans un contexte où le Covid-19 ne disparaitra pas de lui-même. Après plusieurs mois de recherches et tâtonnements sur ce nouveau virus (plus de 850 études en cours à travers le monde au dernier recensement), les premiers éléments de connaissance médicale qui se dessinent sont malheureusement peu encourageants sur notre capacité à endiguer médicalement l’épidémie :

  • un taux de létalité estimé autour de 0,5% (mais c’est encore très incertain)
  • une immunité après contamination potentiellement courte ou même incertaine (cas de re-contamination à l’étude en Corée)
  • une faible part de la population française infectée (5,7% à échéance du 11 mai, selon une étude publiée le 21 avril) : une immunité collective apparemment hors de portée sans vaccin ou aux prix d’une centaines de milliers de morts à l’échelle de la France (à l’échelle mondiale, je préfère même ne pas faire le calcul)
  • un vaccin inaccessible à moins de 1 an. C’est malheureusement long, avec toute la bonne volonté du monde, de valider l’efficacité d’un vaccin : seul le suivi de la réponse immunitaire sur 6 mois, 1 an, 2 ans… permet de valider l’efficacité sur 6 mois, 1 an, 2 ans…

L’impératif de distanciation sociale s’impose donc à nous, non pas pour quelques semaines ou même quelques mois, mais probablement jusqu’à la mise au point et la généralisation d’un vaccin, courant 2021 dans le meilleurs des cas. Les transformations à mener sont bien des adaptations nécessaires et durables, avec un impératif : « faire quasi aussi bien que le confinement sans le confinement », explique l’épidémiologiste Simon Cauchemez.

Le monde sans contact est à nous !

Là où le célèbre slogan SFR nous promettait des jours meilleurs grâce au mobile (sic!), c’est un monde sous de nouvelles contraintes qui s’ouvre à nous. Si on veut être positif, notre seule « chance » dans cette crise est qu’elle survient à un moment où la digitalisation, déjà bien amorcée dans certaines activités, nous fournit des outils pour nous adapter.

Un exemple ? La vente de détail qui a pu continuer avec un minimum de contacts et donc de risques, y compris pour des produits non alimentaires (Leroy Merlin pour une sélection de produits de 1ere nécessité, par exemple) grâce au « Click&Collect » : des salariés peu nombreux les grandes surfaces pour faire du picking et préparer les commandes. Les consommateurs viennent en voiture et récupèrent des commandes déjà préparées directement devant le magasin (vitres de protection, sas de passage des produits) ou sur leur place de parking. Le tout  est rendu possible par la digitalisation du choix comme du paiement, avec des sites ergonomiques accessibles depuis tous supports, que de plus en plus de clients sont habitués à utiliser. Les enseignes les plus avancées dans cette digitalisation ont été le plus à même de les mettre en oeuvre rapidement et efficacement, au seul prix d’ajustements mineurs : créneaux de RDV limités pour éviter les files d’attente, vitres « hygiaphone » pour protéger les salariés…

Dans tous les secteurs : la transformation digitale à marche forcée

La reprise d’activité ne pourra se faire qu’avec une adaptation de l’activité et des process, utilisant des transformations (digitales ou non) et surtout… beaucoup de bon sens. Ce qui n’est que la continuité des transformations déjà entamées par de nombreuses entreprises. Avec cette fois un « moteur » assez efficace : la peur de mettre en danger ses concitoyens / salariés / clients / proches… Premier tour d’horizon des transformations en cours d’accélération dans différents secteurs :

  • Enseignement : pour un certain nombre d’études post-bac, l’enseignement à distance peut durablement être poursuivi, en substitution des cours en amphi et en conservant les TD en petits groupes en présentiel. De nombreuses écoles étaient déjà en train de mettre en oeuvre leurs plateformes d’enseignement à distance, nous en avons accompagné quelques unes. Pour les plus petites classes où la présence physique est indispensable, le digital ne peut être le seul recours mais un mix présentiel / digital est un atout supplémentaire pour arriver à diviser les effectifs par classe en passant une partie de l’enseignement à distance. Là encore, les projets déjà menés notamment dans des établissements du secondaire constituent autant de premières pierres pour cette révolution digitale de l’enseignement. Pour les examens, le modèle d’examen du Code de la Route développé notamment par La Poste sur tablette numérique peut être une des pistes à explorer.
  • Commerce de détail : le « Click&Collect » déjà évoqué se développe déjà dans les grandes enseignes, mais peut aussi s’adapter dans certains cas aux commerces de ville. Des libraires ont déjà mis en oeuvre ces solutions avec du conseil personnalisé en visio, paiement sur le site ou via un lien envoyé par SMS et récupération devant le magasin. De la même manière, des enseignes comme Saint Maclou ont réussi à poursuivre leur activité en faisant du téléconseil, du paiement via plateforme SMS et l’organisation en ligne des livraisons et travaux de pose.
  • Administrations et fonctions administratives (comptabilité, traitement des factures…) : la digitalisation était déjà en marche avec la numérisation et le traitement digitalisé des flux courriers (projets GEC chers à notre associé breton Eric Villesalmon, qui animait un Morning Talk sur le sujet juste avant le confinement). Suffisamment mûres aujourd’hui, ces solutions et process dématérialisés rendent possible le télétravail ou du moins un mix présentiel / télétravail (une semaine sur deux ?) permettant de limiter le nombre de salariés présents sur un même site au même moment, le nombre de personnes dans les transports au même moment.
  • Sites de production industrielle : l’activité nécessite une présence physique sur les lignes de production. En revanche, une refonte de l’organisation peut permettre d’y limiter les contacts : réorganisation des postes de travail, flux optimisés nécessitant moins de croisement de personnel, zones d’activité clairement séparées… Rien que du très classique dans une démarche Lean 5S, qui devra peut-être intégrer un 6e S comme… « S’isoler / Se protéger / … » ? Et comme pour tout autre projet de ce genre, ceux qui sont sur le terrain au quotidien seront les mieux placés pour proposer des solutions adaptées, efficaces et réalistes. Nous démarrons ce mois-ci les premières Gemba Walk (visite Lean d’atelier) en mode connecté avec caméra 360°.
  • Transport et livraison « dernier kilomètre » : en complément des mesures de protection individuelles, l’utilisation des casiers de retrait ou le dépôt ou enlèvement direct en boite à lettres permettent de limiter les contacts livreur/client, et donc les risques. Complétées par des procédures de « décontamination » des salariés tout au long de leur tournée, mais aussi lors de leur retour à leur domicile, ces mesures simples peuvent drastiquement diminuer les risques.
  • Restauration : c’est probablement, avec l’événementiel et le spectacle, une des activités pour laquelle l’impératif de distanciation sociale parait le plus difficile à atteindre. L’espacement des tables et des clients, qui pourrait sécuriser l’activité pour les clients comme pour les restaurateurs, n’est pas soutenable économiquement seul. La solution résidera peut-être dans un mix entre la vente sur place et la vente à emporter, l’une comme l’autre pouvant bénéficier des apports du digital pour limiter les contacts physiques. Mais c’est effectivement peu réjouissant tout ça, tant l’expérience client dans un restaurant est également répartie entre ce qu’il y a dans l’assiette et le sourire qui l’accompagne.

Créer demain. Maintenant

Notre baseline n’a jamais été aussi vraie : cela fait plus de 10 ans que nous accompagnons nos clients dans la transformation « à l’ère du digital », mais cela n’a jamais été aussi important et urgent. Le changement quasi-instantané de contexte, l’apparition soudaine et durable de l’impératif de distanciation sociale nous oblige tous, collectivement, à transformer l’activité, les process,  pour qu’ils soient de nouveau opérationnels. Pour continuer (recommencer ?) à vivre, tout simplement. Mieux si possible.

En témoignent toutes les innovations et avancées fulgurantes qui ont été réalisées depuis le début de cette crise : utilisation de matériel de plongée (full-face mask) pour permettre la ventilation des malades et la protection des soignants. Reconversion éclair de sites industriels pour produire qui du gel hydroalcoolique sur des lignes de parfum, qui des blouses de protection sur des lignes de sacs poubelle, qui enfin des respirateurs sur des lignes d’assemblage automobile. L’innovation en marche, l’intelligence collective en action.

Ce nouvel impératif de distanciation sociale n’ira pas non plus sans poser de difficultés pour notre activité d’accompagnement qui, le croirez-vous, est essentiellement basé sur… de la relation humaine ! Loin des clichés de cost-killing qui peuvent encore parfois leur coller à la peau suite à des usages un peu étroits, les démarches Lean sont au contraire des démarches d’intelligence collective, de recueil et de partage d’expérience, d’observation et d’amélioration continue menées directement sur le terrain, au coeur de l’activité, au milieu de ses acteurs. Pareil pour les démarches projet Agiles que nous promouvons depuis des années sont basées sur l’interaction constante, la proximité entre les acteurs clé (Product-Owner, Scrum master, équipes de Dév…) et les « rituels » en présentiel (stand-up, poker planning, démos…).

Nous aussi devons nous réinventer, remanier nos « outils » d’animation et adapter nos façons de faire pour conserver, malgré la distance, toute la subtilité et la richesse des échanges en présentiel :

  • ateliers de conception, Design Thinking en mode distant, post-it digitaux, animation et modération adaptée en utilisant toute la palette de canaux à disposition : audio, Chat, partage d’écran, outils collaboratifs en temps réel…
  • animation d’instances opérationnelles ou décisionnelles, où il va devenir critique d’arriver à distribuer la parole, saisir à distance les signaux faibles de réactions autour de la table, permettre aux moins communicatifs de faire valoir des idées qui sont rarement les moins bonnes
  • design de process, cartographies fonctionnelles ou toute autre forme de plan : en interviews individuelles, facilitées par le partage d’un même support visuel et le fait qu’on n’a plus besoin de traverser la ville / le pays / le continent pour recueillir un avis ou le confronter à une autres expertise. Que d’heures de transport économisées, quelle amélioration spectaculaire de notre bilan carbone !

Mon côté italien regrette déjà, depuis plus de 6 semaines de confinement, le manque de contacts directs, le plaisir de l’échange entre 4 yeux, entre 2 verres (ou l’inverse), voire de la confrontation, du débat d’idées (ou de vannes stupides) jusqu’à fort tard dans la nuit. Mais au bénéfice de sauver, justement, des vies humaines, je suis prêt à changer pas mal de choses pour retrouver la rose sans les épines, le contact sans le toucher, l’humain sans le virus…

Jean-Marc Zanini

Jean-Marc Zanini a 20 ans d'expérience dans le conseil. Après une formation d'ingénieur agronome et une thèse en biostatistiques, il a intégré le cabinet Orgaconseil en 1998, où il a fait ses premières armes en participant au pilotage de grands programmes IT et en accompagnant des projets des transformation auprès de clients utilities, assurance et protection sociale. Il a ensuite œuvré comme free-lance, essentiellement sur du pilotage projet et du pilotage de programmes stratégiques, dans des domaines aussi variés que la banque, le secteur hospitalier ou l'industrie. Il a plongé il y a quelques années dans le monde fabuleux du Big Data et accompagne depuis plusieurs clients dans leurs premiers pas dans le domaine. Après plusieurs années de collaboration avec ISlean, il a rejoint en 2017 l'équipe dont il partage les valeurs et l'envie de délivrer de la valeur à ses clients.

About the Author:

Jean-Marc Zanini
Jean-Marc Zanini a 20 ans d'expérience dans le conseil. Après une formation d'ingénieur agronome et une thèse en biostatistiques, il a intégré le cabinet Orgaconseil en 1998, où il a fait ses premières armes en participant au pilotage de grands programmes IT et en accompagnant des projets des transformation auprès de clients utilities, assurance et protection sociale. Il a ensuite œuvré comme free-lance, essentiellement sur du pilotage projet et du pilotage de programmes stratégiques, dans des domaines aussi variés que la banque, le secteur hospitalier ou l'industrie. Il a plongé il y a quelques années dans le monde fabuleux du Big Data et accompagne depuis plusieurs clients dans leurs premiers pas dans le domaine. Après plusieurs années de collaboration avec ISlean, il a rejoint en 2017 l'équipe dont il partage les valeurs et l'envie de délivrer de la valeur à ses clients.

2 Comments

  1. Avatar
    Benoit 04|05|2020 at 3:37 - Reply

    Bien sûr ce que vous dites va devoir nous permettre de changer pour que demain soit possible. Les apports du digital sont déterminants aussi. Mais comme vous le dites en conclusion, une certaine « proximité » par opposition à la distanciation était indispensable hier pour créer et maintenir la confiance. Entre client et fournisseur, entre collègues, et entre citoyens. Le challenge va donc être celui de poursuivre, voire de créer à nouveau de la confiance et je crains que le digital actuel ne soit pas suffisant. C’est pourquoi je crois que nous devrions investir dans deux directions.
    La première est d’accélérer le développement d’outils permettant d’analyser le risque en « temps réel » ; par exemple de suivre les infections épidémiques (data collection) et de prédire l’importance ou pas des risques à prendre. La seconde est de commencer à sortir de la logique paralysante du principe de précaution, dont on est en train de mesurer les conséquences. C’est politique et social, mais c’est notre planche de salut.

    • Jean-Marc Zanini
      Jean-Marc Zanini 26|05|2020 at 3:36 - Reply

      Bonjour,

      Merci de votre retour. Je suis parfaitement en accord avec les 2 directions que vous suggérez, j’aurais néanmoins quelques remarques complémentaires :

      – analyse de risque en « temps réel » : il faut reconnaître le chemin parcouru ces dernières années sur la capacité de recueil et de traitement rapide de données en masse. Ne serait-ce sur des indicateurs aussi fondamentaux que le nombre de personnes dépistées, la mortalité, le nombre d’hospitalisation… qui sont aujourd’hui disponibles au jour le jour et à l’échelle de la planète. Lorsqu’on les compare aux courbes d’épidémies antérieures (grippe espagnole ou plus près de nous, grippe de Hong-Kong), il ne faut pas oublier que celles-ci ont été établies non pas au fil de l’eau, mais par des études a posteriori réalisées des années après la crise. En gestion de crise, on était dans le flou intégral…

      – notion de « temps réel » toujours : ce qui est vrai pour les données ne peut être vrai en termes de recherche. Le processus de recherche médicale en général, et d’épidémiologie en particulier, comporte des temps incompressibles : impossible de connaître et d’analyser le taux de mortalité à 15 jours… sans attendre 15 jours. Impossible de savoir si un vaccin permet d’acquérir une immunité de 1 an… sans attendre 1 an. De même qu’il faut 9 mois à une maman pour mettre au monde un bébé, et que ce délai est incompressible, même en mobilisant 9 mamans sur cet objectif… Ce qui est manifestement inaudible par l’opinion publique, qui sur un virus nouveau (il est “né” fin 2019), veut des solutions et traitements opérationnels, tout de suite et maintenant. Ce qui est compréhensible mais inaccessible.

      – principe de précaution : je ne le vois pas comme une “logique paralysante”, mais comme une manière de peser le rapport bénéfice/risque, qui est au coeur des politiques de santé publiques. Si l’on n’a pas le minimum d’information disponible sur le bénéfice potentiel d’un traitement, on ne peut pas considérer que les risques sont minimes. Ils ne sont “minimes” ou “majeurs” qu’en comparaison du bénéfice attendu. Dans le cas de l’hydroxychloroquine, qui a défrayé la chronique, les risques cardiaques sont estimés inférieurs au bénéfice face au paludisme, qui est une maladie très handicapante, etb contre laquelle ce médicament a prouvé ses bénéfices. Face au Covid-19, les bénéfices étaient loin d’être aussi clairs il y a un mois, et le sont de moins en moins au fil des études. Le principe de précaution impose dans ce cas de ne pas généraliser à toute la population, mais au contraire d’évaluer le bénéfice (études comparatives) avant de généraliser. Il semble que dans ce cas précis, ce principe de précaution a sauvé des vies.

Leave A Comment