Avant la CIA, l’OSS (Office of Strategic Services) était en charge du renseignement américain pendant la 2nde guerre mondiale. L’une de ses missions était de nuire aux efforts de guerre des Allemands. C’est dans ce cadre qu’elle a produit un petit guide : le Simple Sabotage Field Manual (1944), déclassifié en 2008. Son objectif est de lister des actions de sabotage simples pour tout un chacun dans les territoires occupés, quel que soit son niveau hiérarchique dans une organisation. En parcourant le manuel, j’ai reconnu un nombre de pratiques qui sont devenues obligatoires dans certaines organisations. Dans une démarche d’amélioration, je vous en propose une petite sélection. J’espère qu’elle suscitera d’abord l’amusement, et surtout une remise en question des pratiques nuisibles à la vitesse d’exécution dans votre organisation. Les enjeux sont multiples : améliorer la qualité de vos produits et services, réduire le time-to-market, faciliter l’innovation…

Comment saboter discrètement son organisation ? Petit guide des bonnes pratiques

Je ne citerai pas les actions de destruction volontaires (incendie etc.) qui n’ont pas besoin d’être présentées. Les conseils qui se rapportent aux travaux manuels non plus. Je vais me concentrer sur les actions qui impactent le fonctionnement d’une organisation et les mettre au goût du jour quand c’est possible. Les conseils recensés dans le 11e paragraphe du Simple Sabotage Field Manual s’adressent à tous, mais nous pouvons les distinguer selon le public auquel ils s’adressent.

Participants aux réunions et aux ateliers

  1. Insistez pour passer systématiquement par les instances officielles. Pas de raccourcis qui pourrait accélérer la prise d’une décision.
  2. Faites des discours. Parlez aussi souvent que possible. Illustrez vos arguments par des anecdotes et des expériences personnelles.
  3. Autant que possible, faites passer tous les sujets en comité pour « étude approfondie et arbitrage ». Faites en sorte que ces comités soient aussi larges que possible. Jamais moins de 5 participants.
  4. Débattez du vocabulaire précis à utiliser dans les éléments de communication, les notes, les rapports etc.
  5. Faites référence à une décision déjà prise lors d’une réunion précédente. Tentez de remettre en question le bien fondé de cette décision.
  6. Prêchez la précaution. Soyez raisonnables et poussez vos confrères et consœurs à l’être pour ne pas aller trop vite et être humiliés plus tard.
  7. Remettez en cause le droit du comité à prendre des décisions. Alertez quant au risque de marcher sur les plates-bandes d’un autre groupe. Insistez sur le fait que les décisions risquent de froisser un supérieur hiérarchique.
Faire des réunions à 5 ou plus

Faire des réunions à 5 ou plus

Managers et encadrants

  1. Demandez des ordres écrits.
  2. Faites semblant de mal comprendre les demandes. Posez des questions sans arrêt, si possible par un long échange de mails.
  3. Faites ce que vous pouvez pour retarder la transmission de décisions ou de demandes. Même si une partie est déjà prête, ne la transmettez pas, attendez que tout soit finalisé d’abord.
  4. Demandez des outils de très haute qualité qui sont chers ou difficiles à obtenir. Plaignez-vous si vous ne les obtenez pas. Alertez quant au fait que votre travail sera de moindre qualité en l’absence de ces outils spécifiques.
  5. Attribuez toujours les tâches les moins importantes en premier. Attribuez les tâches les plus importantes aux collaborateurs les moins à même de les réaliser efficacement.
  6. Organisez une réunion ou un séminaire quand il y a du travail urgent à faire.
  7. Multipliez les procédures et les autorisations pour faire des demandes, pour payer des factures, etc. Veillez à ce qu’il y ait un besoin de validation à chaque fois, quand bien même la validation serait systématique.

« Oui mais chez nous c’est pas pareil, il y a une bonne raison »

Vous vous êtes peut-être rendus compte que vous appliquez régulièrement ces techniques. Ou en tous cas vous connaissez quelqu’un qui le fait. Mais vous êtes persuadés de bien faire. Après tout, c’est ce que vous a demandé votre chef ou votre DG. Vous vous êtes déjà fait taper sur les doigts pour avoir voulu prendre des initiatives ou sortir des sentiers battus et avoir voulu aller trop vite, et c’est votre carrière qui est en jeu. Bref, vous avez intégré le fait que chez vous, il y a une bonne raison de faire comme ça.

Effectivement, on ne peut pas faire n’importe comment. 2 outils me viennent à l’esprit pour gagner en efficacité, en agilité et monter en qualité :

  1. Le lean management – Christian Semé vous présente 12 bonnes pratiques d’une organisation lean dans son article,
  2. L’effectuation – Je vous propose de suivre les principes de l’effectuation popularisés en France par Philippe Silberzahn. Eric Villesalmon a écrit à ce sujet, c’est la deuxième partie qui en parle.

Quoi qu’il en soit, voici 4 conseils que pour éviter de tomber dans les pratiques citées plus haut :

  1. Appliquez le principe de subsidiarité : les décisions sont prises par l’entité compétente la plus proche de ceux qui sont concernés
  2. Une réunion a un/des objectifs précis ; n’y invitez que ceux qui peuvent y contribuer activement pendant le créneau qui les concerne
  3. Attribuez des actions à des individus que vous responsabilisez, plutôt qu’à des groupes
  4. Priorisez vos actions selon leur valeur ajoutée

Conclusion

Je suis à la fois impressionné par la lucidité de l’OSS à l’époque et terrifié par mes constats sur le terrain en 2021. Nous avons même cru que c’était un canular tellement c’était gros, mais j’ai vérifié (source en fin d’article). J’ai donc souhaité partager avec vous les éléments qui m’ont le plus amusé et qui m’ont le plus rappelé les pratiques que j’ai observées. Elles peuvent venir de chacun d’entre nous et nous ralentir sans que nous y prenions garde. Justement, restons sur nos gardes !

Si vous souhaitez lire le manuel, il est disponible sur la Homeland Security Digital Library https://www.hsdl.org/?abstract&did=750070 ou sur le site du project gutenberg https://www.gutenberg.org/files/26184/page-images/26184-images.pdf

Et si ces « trucs et astuces » de manipulation – qu’ils soient volontaires ou involontaires – vous intéressent, je vous encourage à lire également cet article de Loïc Leprat : Manipulez vos collègues avec vos outils de bureautique.