Dans le cadre de nos rencontres avec des entrepreneurs, nous avons eu la chance d’échanger avec Pierre Grateau, co-fondateur de Hisseo, une solution de transport à la voile en Méditerranée. Pierre partage pour ISLEAN le parcours de l’aventure entrepreneuriale et son expérience.

Hisseo, la solution de transport à la voile en Méditerranée

Quel est le problème à résoudre qui a lancé Hisseo ?

Aujourd’hui, le transport de marchandises par les mers représente environ 90 % des marchandises, qui transitent via des porte-conteneurs. Ces derniers ont un impact écologique significatif assez méconnu. Le premier impact de ces porte-conteneurs est l’impact carbone, qui représente 3% des émissions de CO2 mondiales. C’est l’équivalent d’un pays comme l’Allemagne ou le Japon. C’est aussi l’un des secteurs qui voit sa part d’émissions augmenter. Une autre problématique écologique de ce moyen de transport repose sur le fait qu’il émet une quantité significative de particules fines, particulièrement dangereuses, notamment pour les habitants des zones portuaires. Le troisième enjeu concerne la biodiversité. En effet, les marées noires et le dégazage ont un impact majeur à ce sujet, et il y a également une problématique de pollution sonore plus méconnue. Un porte-conteneur représente l’équivalent de deux discothèques sous l’eau. Cela désoriente donc considérablement la faune sous-marine et y nuit gravement.

D’autre part, un aspect social a aussi été considéré. Deux tiers des navires sont sous pavillon de complaisance, qui est un principe qui libère les armateurs de leurs responsabilités sociales, fiscales et vis-à-vis des fins de vie des bateaux. Par ailleurs, de plus en plus de sociétés ont une conscience sociale à la hausse. Elles éco-conçoivent leurs produits et améliorent leurs processus de production en amont, sensibilisent leurs consommateurs, et prônent le recyclage en aval. Le transport est souvent le parent pauvre de ces supply chain vertueuses. Nous voulions donc avoir un impact sur la partie transport du processus.

Comment avez-vous lancé le projet ?

Une des co-fondateurs de Hisseo, Djamina Daniel-Caseneuve, a passé son enfance en mer, a ensuite fait de la course au large, et a pendant 10 ans travaillé au transport de conteneurs sur des filières bio-équitables et longues distances. L’idée de rendre le transport aussi vertueux que le sourcing des produits est venue d’elle. Après avoir vu le lancement des premiers voiliers-cargos sur des lignes France – États-Unis, elle a détecté l’opportunité d’une initiative similaire en Méditerranée, zone de trafic dense (25% du trafic mondial) et très fragile en termes de biodiversité. C’était donc au croisement d’enjeux de transition et d’une passion pour la voile. Nous l’avons ensuite, avec Bruno Daniel, rejointe sur l’idée et créé Hisseo ensemble.

Pourquoi êtes-vous entrepreneur, et pas salarié ?

J’ai toujours été entrepreneur, j’ai d’ailleurs commencé à l’ESSEC. Le premier aspect qui m’intéresse dans l’entrepreneuriat est cette possibilité d’avoir un impact sur le monde et de répondre à des problématiques qui ne sont pas résolues aujourd’hui. Par ailleurs, la création d’une entreprise passe par la création d’un projet, d’emplois, d’une culture d’entreprise. On part d’une feuille blanche, et cela offre une grande liberté. L’entrepreneuriat représente aussi une aventure pour moi, puisque le parcours et la progression ne sont pas linéaires. Il y a toujours des nouveaux challenges à relever. 

Quel accompagnement au démarrage du projet ?

Nous avons été lauréats de l’appel à projet Bas Carbone lancé par l’ADEME et la région Provence – Alpes – Côte d’Azur. Ce montant nous aide dans le financement des études techniques concernant la R&D du voilier-cargo. 

En effet, ce dernier se démarque parce qu’il sera conçu spécifiquement pour le transport en Méditerranée. Certains voiliers-cargos existent déjà sur des trajets transatlantiques, mais puisque les conditions de navigation en Méditerranée sont très différentes, nous avons choisi de concevoir un voilier-cargo adapté. 

Nous sommes également membres de Windship, une association qui regroupe tous les acteurs de la propulsion vélique en France, et lauréats du Pôle Mer Méditerranée, qui est un pôle de compétitivité dans le sud de la France. Nous sommes aussi actuellement en cours d’instruction avec le réseau Entreprendre. 

Hisseo aujourd’hui ?

Les trois premières étapes de notre développement sont l’étape commerciale, le financement et la construction du bateau. Nous sommes actuellement à la fin de la phase commerciale. En effet, avant les levées de fonds, nous devons nous assurer de l’existence d’un marché. Nous contactons donc depuis quelques mois des sociétés, afin de leur proposer notre futur service de transport à la voile, pour décarboner leur flux et apporter de la cohérence. Nous avons obtenu nos premières lettres d’intention commerciale. L’objectif est de recueillir suffisamment de lettres pour débloquer un financement à la fois bancaire et citoyen.

Une fois que nous aurons finalisé ce financement d’à peu près 5 millions d’euros, nous pourrons attaquer la construction du bateau, avec une mise à l’eau prévue en 2026. Après la création de ce premier voilier, nous prévoyons de créer des sister-ships (bateaux identiques) afin d’étendre la flotte et de mutualiser les coûts de R&D.

Par ailleurs, nous sommes une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), qui rassemble donc l’ensemble des parties prenantes (fondateurs, salariés, clients, citoyens et collectivités) dans la gouvernance de l’entreprise et qui met la mission au cœur de son activité.

Equipe Hisseo

Pierre Grateau, Djamina Daniel-Caseneuve et Bruno Daniel, fondateurs d’Hisseo

Les suites du développement ?

Nous voulons capitaliser sur notre savoir-faire en Méditerranée. Nos premières lignes iront vers le sud de l’Espagne, la Sicile, la Tunisie et la Turquie. À plus long terme, nous envisageons d’ouvrir de nouvelles lignes vers la Grèce, le Maroc ou l’Égypte par exemple, et d’intensifier le trafic sur les lignes existantes. En effet, nous avons aujourd’hui des contacts avec des sociétés capables de transporter plus que ce que nous ne permettrons dans un premier temps à cause de la taille du bateau.

Une des difficultés au développement du transport à la voile est le surcoût que ce mode de transport occasionne (salaires français pour l’équipage, taille réduite du bateau). Les chargeurs qui nous rejoignent aujourd’hui le compensent avec des bénéfices RSE et d’image. Par ailleurs, ce projet représente un investissement initial important, à cause de nos besoins en R&D pour développer le voilier. À moyen terme, nous pensons néanmoins que l’écart de coût va diminuer. De notre côté, nous mutualiserons les coûts de R&D sur plusieurs voiliers. D’autre part, le transport conventionnel sera soumis à des régulations supplémentaires à partir de l’année prochaine, ce qui les obligera à adopter des carburants alternatifs plus onéreux que le fioul lourd utilisé actuellement. La compétitivité du transport à la voile devrait donc s’améliorer à moyen terme.

Quels enseignements pour Pierre ?

J’ai eu l’opportunité d’en apprendre beaucoup sur la logistique du transport de marchandises par voie maritime, et sur la manière d’entreprendre, via une coopérative d’intérêt collectif. Par ailleurs, il s’agit d’un projet beaucoup plus capitalistique que celui sur lequel j’avais travaillé précédemment. Avec Hisseo, je ne peux pas faire de produit minimum viable, de bateau plus petit, parce que cela reviendrait trop cher aux chargeurs. Il est donc nécessaire de lever dès le début 5 millions d’euros afin de mettre au point notre prototype de voilier-cargo. De plus, il s’agit d’une levée de fonds à la fois citoyenne et bancaire, ce qui représente donc une nouveauté pour moi, puisque nous nous étions adressés à des fonds d’investissement pour notre projet précédent.

Quelques conseils pour ceux qui voudraient se lancer ?

Je trouve qu’il est très précieux d’avoir des associé(e)s pour se lancer dans un projet comme l’entrepreneuriat. C’est une aventure qui n’est pas linéaire, et cela aide beaucoup d’avoir des partenaires pour faire face aux difficultés qu’on rencontre.

Mon deuxième conseil, c’est d’aller au contact du marché très rapidement. En effet, beaucoup d’entreprises mettent du temps à trouver le bon créneau, le bon produit ou le bon modèle, et ceci n’est possible qu’au contact du marché. Il ne faut donc pas trop affiner son projet avant d’avoir déterminé qu’il existe réellement un marché pour celui-ci.

Initialement nous voulions créer notre propre marque d’huile d’olive transportée à la voile pour financer notre voilier-cargo. En allant au contact des distributeurs, nous avons pris conscience de la difficulté actuelle du marché de l’huile d’olive. Nous avons donc préféré nous recentrer sur le cœur du projet, à savoir le transport de marchandises à la voile. 

 

Merci à Pierre de nous avoir accordé du temps pour cette interview. N’hésitez pas à consulter le site web pour en savoir plus sur son projet !

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