« Accordons le numérique au féminin ! »


A l’occasion du Salon Européen de l’Éducation, la Direction pour le Numérique du Ministère de l’Éducation Nationale et de la Jeunesse, et la Fondation [email protected]érique organisaient une table ronde « Accordons le numérique au féminin ! ». J’ai eu l’opportunité d’assister à cet événement, dans le cadre de ma mission à la Fondation [email protected]érique.

« Accordons le numérique au féminin ! »

En introduction de la table ronde : malgré les besoins de talents dans le numérique, créés par la transformation de la société et des entreprises, encore peu de femmes se forment aux métiers du numérique et peu d’entre elles y entament une carrière.

Cette table ronde, animée par Marie-Caroline Missir, directrice du développement de Digischool, réunissait :

  • Jean-Marc Merriaux : Directeur du Numérique pour l’éducation
  • Salwa Toko : Présidente du Conseil National pour le Numérique
  • Sophie Viger : Directrice de l’école 42
  • Claude Roiron : Déléguée ministérielle à l’égalité filles-garçons
  • Isabelle Collet : Professeure associée à l’Université de Genève
  • Olivier Ezratty : Expert consultant numérique et IA – Co-fondateur de l’association, « Quelques Femmes du Numérique ! »

Le constat : pas assez de femmes dans le numérique

Ce n’est plus une surprise : il manque de femmes dans le numérique et malheureusement cela ne va pas en s’arrangeant. Isabelle Collet a néanmoins rappelé qu’à une époque*, en France et en Occident, la présence des femmes n’était pas aussi faible.

*voir l’article « Les femmes dans le numérique de pionnières à minoritaires » pour plus de précisions.

Que s’est-il passé ? Tout d’abord, les métiers du numérique sont devenus plus prestigieux à la fin des années 1990. Or, un phénomène systématique veut que lorsqu’un champ de savoir s’émancipe, il se masculinise comme le déclare Isabelle Collet. Le numérique n’y a pas échappé en gagnant en importance dans les entreprises. Puis, les métiers du numérique ont commencé à avoir une certaine image : « ce sont des métiers de purs ingénieurs ». Et cette image a fini par créer un modèle mental dissuasif pour les filles pour suivre ces formations.

En complément, Jean-Marc Merriaux précise que l’enjeu de l’orientation est primordial dans la manifestation de ces modèles mentaux : la filière du numérique connaît une déperdition de femmes qui s’orientent davantage vers la médecine, l’économie ou le droit par exemple. Cette évaporation s’étend sur le domaine des sciences et des technologies.

L’inclusion des femmes dans les métiers du numérique présente un important enjeu

Claude Roiron considère que l’enjeu de l’inclusion des femmes est un enjeu démocratique : il s’agit de positionner les femmes dans de nouvelles formes d’égalité. Aujourd’hui cela reste extrêmement bancale.

« Nous sommes très mal partis » ajoute Claude Roiron : la spécialité NSI (numérique et sciences informatiques, spécialité créée cette année lors de la réforme du baccalauréat, NLDR), présente dans 50% des lycées français, est choisie par 15,2% des garçons contre 2,6% de filles.

La sensibilisation doit commencer avant les classes de seconde ou première, dès la primaire. Autre élément : le pourcentage d’enseignantes dans ces filières est aussi extrêmement bas. Cela a un impact conséquent dans le choix d’orientation car le processus d’identification implique la recherche de rôles modèles par les élèves.

Isabelle Collet affirme que le « rôle modèle » est un important levier mais est perçu différemment selon la femme qui l’incarne. Une collégienne aura du mal à s’identifier à une « dame du XIXème siècle en robe longue » (référence à Ada Lovelace). Présenter des lycéennes à des collégiennes, des étudiantes à des lycéennes et des professionnelles à des étudiantes aura beaucoup plus d’impact. Toutefois, la plupart du temps les rôles modèles renforcent l’attrait pour un public déjà sensibilisé, mais suscitent peu de vocations ex nihilo.

Les métiers du numérique sont des métiers d’avenir

Sophie Viger confirme que les métiers du numérique recrutent énormément avec, de surcroît, des salaires confortables et de belles carrières. Pourtant, les femmes postulent peu.

Sophie Viger évoque des enjeux à plusieurs niveaux :

  • Pour les femmes, en tant que telles, qui devraient avoir les mêmes chances de s’orienter vers les métiers du numérique.
  • Pour l’économie, qui est portée par le numérique mais aussi freinée par un manque de main d’œuvre. De plus, les talents du digital étant rares, ils sont payés extrêmement chers. Cette inflation induit l’incapacité de beaucoup d’entreprises à payer ce service.
  • À une échelle mondiale, la transformation sociétale exclusivement pilotée par les hommes provoque des biais importants dans beaucoup de domaines.

Pour inverser la courbe d’ici 10 ans, Salwa Toko souligne la nécessaire formation de l’État et des acteurs institutionnels à l’ensemble des pratiques et outils. Ces derniers seront mis en place pour accompagner au mieux les citoyens et les citoyennes durant cette période de transition.

Les stéréotypes des métiers du numérique sont très occidentaux

Olivier Ezratty est revenu sur quelques chiffres concernant la situation des entreprises françaises : une entreprise numérique en France est composée en moyenne de 30% de femmes. Parmi ces 30%, plus de 50% appartiennent aux métiers supports. Cela veut dire que globalement, moins de 15% de femmes travaillent dans les métiers techniques. Ce n’est plus une illusion : il faut plus de femmes avec un pouvoir de décision et plus de femmes qui font, qui développent.

Puis Olivier Ezratty a évoqué une situation qui paraît contre intuitive : ce sont dans les pays où les droits des femmes sont le moins développés (Iran ou Arabie Saoudite), que la présence des femmes dans le numérique est la plus importante (à hauteur de 60%). Dans ces pays, les sciences sont un moyen d’émancipation pour les femmes. Salwa Toko a néanmoins nuancé ses propos puisque dans ces pays les femmes sont orientées vers les métiers du numérique en raison des salaires et de la possibilité de travailler chez elles…

Isabelle Collet a rebondi sur le fait que les métiers du numérique, bien que stéréotypés dans les pays occidentaux selon le principe dérisoire du “cerveau bleu” et du “cerveau rose”, ne représentent pas une orientation genrée dans les autres régions du monde.

Comment progresser : quelles actions entreprendre ?

Claude Roiron soutient qu’il y a bien des enjeux sociétaux et sociaux autour de l’inclusion des femmes dans les métiers du numérique. Il ne suffit malheureusement pas de nommer à des postes à responsabilités « quelques femmes ici et là ». Il faut former massivement aux enjeux de demain.

Sophie Viger explique qu’au sein de l’École 42, l’une des priorités est de construire un environnement sécurisé et confortable pour les femmes afin d’empêcher toute sorte de sexisme (la mise en place de référents mixités étant une des actions). Des ateliers de travail en internes ont été mis en place pour discuter de ces sujets d’inclusion. De plus, la stratégie de communication de l’école a été repensée. Pour finir, trois jours sont organisés pour présenter les métiers de la Tech, en janvier.

Jean-Marc Merriaux rappelle la place qu’ont les femmes dans cette révolution sociétale. La sensibilisation doit aussi concerner les autres acteurs, y compris les enseignant.e.s.

Enfin, les états des lieux ont besoin d’être plus fins qu’ils le sont aujourd’hui. Les chiffres ne sont pas assez exploités dans l’élaboration de nouveaux objectifs.

 

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Noémie Hirsch

Noémie a étudié à l’Université Panthéon-Sorbonne en économie internationale. Elle a réalise une césure d'un an en entreprise, dans le conseil. Les thématiques de la stratégie, du digital et de la dimension internationale l’intéressent tout particulièrement.

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Noémie Hirsch
Noémie a étudié à l’Université Panthéon-Sorbonne en économie internationale. Elle a réalise une césure d'un an en entreprise, dans le conseil. Les thématiques de la stratégie, du digital et de la dimension internationale l’intéressent tout particulièrement.

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