Comme beaucoup j’ai récemment été inspiré par le tweet de notre Ministre de l’Enseignement Supérieur, Mme Frédérique Vidal :


Vous voyez ce qui cloche avec ce tweet ? Nous allons analyser ensemble comment la représentation choisie par la Ministre nous manipule et comment certains choix de représentations via des graphiques Excel, supports Powerpoint, etc. sont même déjà allées jusqu’à causer la mort…

Manipulez vos collègues avec vos outils de bureautique

Tronquer c’est truquer

L’histogramme est certainement la forme de dataviz la plus utilisée dans nos supports de présentation. L’icône d’accès à l’ensemble des fonctions de graphique de la suite office est d’ailleurs précisément un histogramme : . Cette forme de représentation permet d’illustrer des séries temporelles, de mettre en avant la prépondérance de causes dans l’explication d’un phénomène, de ventiler des variables par des groupements, etcetera etcetera.

L’histogramme est une représentation puissante car il permet de jauger en un coup d’œil les valeurs de chaque série de donnée et surtout de comparer chaque série entre elles. En d’autres termes, on est habitués – voire déterminés – à tirer deux choses de la lecture rapide d’un histogramme : une information en valeur absolue et une information en valeur relative (comparaison des séries de données). Dès lors, reprenons le graphique du tweet de Mme Vidal :

Dans un contexte où notre temps d’attention s’amenuise, sur un réseau social comme Twitter, je ne peux qu’imaginer qu’une part significative des lecteurs de ce tweet se seront laissés guider par l’enclin naturel à capturer l’information qu’offrent immédiatement les histogrammes, en l’occurrence : une valeur absolue sur le nombre d’étudiants admis en deuxième année de médecine chaque année, et une information en valeur relative sur l’évolution de cette valeur au fil du temps.

Or ici, l’axe des ordonnées est tronqué. Et il est si bien tronqué qu’en le lisant à l’emporte pièce, l’inattentif innocent pourra en comprendre que le nombre d’étudiants admis en deuxième année de médecine a été multiplié par ~10 en 11 ans ! C’est ce que suggère à première vue la taille relative des barres, ou en tout cas, c’est l’information qu’on en tire le plus naturellement. En réalité, ce nombre a augmenté de 44% sur la période… J’imagine que c’est déjà bien, mais ce n’est pas non plus x10. Une fois corrigé, l’histogramme n’a plus le même impact, c’est pourtant bien la version de droite que Mme Vidal aurait dû privilégier :

Ce « troncage » peut paraître anecdotique mais les représentations graphiques sont justement utilisées car elles marquent le lecteur, elles doivent lui simplifier l’accès à des formes d’abstraction, des concepts plus ou moins complexes : ces représentations, qu’on le veuille ou non, contribuent à former notre imaginaire, solidifier nos connaissances et construire nos modèles mentaux. Dans vos Excel, vos Powerpoint ou vos Tweets, rendez service à votre auditoire, ne tronquez pas vos axes !

1 dimension c’est rien… 3 fois rien c’est déjà beaucoup (trop)

Commençons cette partie par un test, je le nommerai sobrement : le test de la boule de bowling. Voyez plutôt :

Vous pouvez vous exprimer en répondant au questionnaire ci-dessous.

Vous avez eu bon ? Si non c’est normal : passée 1 dimension, nous ne sommes pas très doués pour évaluer la taille relative des objets qui nous entourent*. Vous vous souvenez peut-être du Big Deal ? Ce jeu télévisé animé par Vincent Lagaffe et où une épreuve consistait à voir galérer un type essayer de deviner quel récipient pouvait contenir précisément un volume de liquide provenant d’un autre récipient ? Si oui, c’est exactement le même principe. Si non je vais me remettre un peu en question…

*le volume d’une boule double lorsque son rayon est multiplié par la racine cubique de 2 (~1.26), l’aire d’un cercle double lorsque son rayon est multiplié par la racine carrée de 2 (~1.41)

Si je vous parle du Big Deal et de boules de bowling avec passion, c’est que cela a un rapport avec notre sujet. Nous avons certainement tous déjà vu un de ces types de graphiques en réunion :

Ces graphiques ont tous en commun de proposer des représentations de données en plus d’une dimension. Notez qu’ils ont également tous en commun d’être plus ou moins incompréhensibles :

  • Exemple 1 : où commence quelle série de donnée, où se trouvent les optimums de la surface ?
  • Exemple 2 : quelle part totale du phénomène modélisé la feuille 10 représente-t-elle ?
  • Exemple 3 : cela reste lisible à première vue, mais l’écrasement des perspectives induit par le format 3D diminue visuellement la part du 4ème trimestre
  • Exemple 4 : au 3ème trimestre, difficile de savoir quelle vente (1, 2, 3) est la plus élevée
  • Exemple 5 : cf. les boules de bowling

Je ne doute pas que chacun de ces types de représentation aient – en certaines circonstances – leur pertinence. Dans la mesure du possible je vous encourage néanmoins à les éviter et à privilégier des représentations en 1 dimension :

A droite, un seul coup d’œil permet de voir que :

  • la 1ère et la dernière cause contribuent au phénomène à parts égales
  • la 3ème cause contribue deux fois moins que la 1ère et 4ème cause
  • la 2ème cause contribue deux fois moins que la 3ème cause

A gauche… c’est beaucoup plus flou (et on n’est qu’en 2D !)

Après, si vous voulez amoindrir visuellement la perte de chiffre d’affaire de votre BU ce mois-ci, utilisez les boules de bowling. C’est une astuce…

Columbia et le Powerpoint qui tue

A ce stade vous devez vous dire : « c’est très bien tout ça, mais avec un histogramme tronqué et des souvenirs du Big Deal, personne n’est encore mort ! ». Et vous avez raison ! Eloignons nous un peu des représentations graphiques pour parler Powerpoint, pur jus.

Le 1er février 2003, la navette spatiale américaine Columbia se désintègre au-dessus du Texas au moment de son entrée dans l’atmosphère. Cet accident engendre la mort des 7 membres de son équipage. En cause : un morceau de mousse isolante détaché et ayant percuté une des ailes de l’engin au décollage, causant au retour de la navette sa désintégration dans l’atmosphère. Dans les décisions absurdes II, Christian Morel relate cet incident dans le détail et trace l’état de connaissance actuel sur ses origines. Il met notamment en exergue une cause racine surprenante… : Une slide de Powerpoint super mal foutue.

Powerpoint est un outil puissant précisément car il favorise la schématisation et la hiérarchisation de nos idées. Comme pour les représentations graphiques le support Powerpoint doit, dès lors, faciliter la compréhension de vos messages par l’auditoire. Structuration en bullet points, taille / formats de polices, schémas, titrage des slides… tout cela y contribue. Mais poussé à l’outrance, l’usage de ces fonctionnalités peut justement produire l’effet inverse : messages importants noyés dans la slide, hiérarchisation des idées par bullet points à 20 niveaux illisibles, informations trop condensées et peu claires, etc.

Ce sont ces effets qui ont été observés dans la Slide « mortelle » par les experts en charge de l’investigation du crash de la navette Columbia. Cette slide s’inscrivait dans une présentation plus large traitant des risques identifiés par les équipes de Boeing et liés aux dégâts subis par la navette lors de son décollage. On y retrouve bien la mention du risque induit par le choc du morceau de mousse isolante contre l’aile de l’engin à son décollage : celui-ci était 640 fois plus volumineux que ceux utilisés pour les tests de résistance aux chocs. Et pourtant, le rapport du comité d’investigation souligne qu’à la lecture de la slide incriminée « il est facile de comprendre comment un dirigeant pouvait lire cette diapositive et ne pas réaliser qu’elle évoquait l’existence d’un risque mortel ». Voyez plutôt :

Source : Christian Morel, Les décisions absurdes II, Gallimard, 2014

Une analyse complète de la slide a également été produite par Edward Tufte, professeur à l’université de Yale.

 

Si ces « trucs et astuces » de manipulation – qu’ils soient volontaires ou involontaires – vous intéressent, je vous encourage à lire également cet article : Comment saboter discrètement son organisation ? Petit guide des bonnes pratiques