Un peu de Méthode dans ce monde de brutes…


Ces derniers temps, on entend beaucoup d’experts scientifiques se crêper le chignon sur les plateaux télé/radio ou par interviews interposées. Alors, non seulement on n’y comprend plus rien, mais en plus – et c’est sans doute pire – ces moments médiatiques distillent insidieusement l’idée que la Science serait un “truc de scientifiques”. Il y aurait d’un côté ceux qui font de la Science : les scientifiques, ceux-là ils portent une blouse, tripotent des éprouvettes et se crient dessus à la télé ; et de l’autre côté il y aurait ceux qui ne font pas de Science : les nullos, ceux dont on ne sait pas trop ce qu’ils font mais qui en tout cas ne contribuent pas à l’élaboration de la Science, c’est-à-dire du Savoir de l’Humanité. Cette séparation implicite, qui me catapulte directement parmi les nullos, ne me plaît pas beaucoup car en réalité, il n’y a pas de “scientifiques” et de “non scientifiques” à proprement parler, mais plutôt des personnes qui suivent la Méthode scientifique et des personnes qui ne la suivent pas. L’enjeu principal de cette méthode est de lutter contre les croyances infondées, de remettre en cause nos modèles mentaux, de construire du savoir utile à nos activités. Le fait est que cette “Méthode scientifique” infuse déjà dans beaucoup de nos activités professionnelles – ou en tout cas, nous gagnerions tous à ce que ce soit le cas, “scientifiques” compris…

Croire, prédire, tester, vérifier : savoir

Le terme de Méthode Scientifique pourrait laisser penser que cette approche bénéficie d’une unicité, qu’il s’agit là d’une démarche immuable et univoquement partagée pour produire de la connaissance : ce n’est pas tout à fait le cas… D’abord parce que la Méthode scientifique agrège dans son expression beaucoup de méthodes différentes (méthode expérimentale, méthodes inductives, méthodes axiomatiques, etc.) ; ensuite parce que ces méthodes se complètent par des outils de raisonnement variés et essentiels pour produire de la connaissance non biaisée (outils statistiques, principes de raisonnement logiques, connaissance des biais cognitifs…) ; et pour finir, la “Méthode” et ses outils évoluent en permanence.

Malgré ce manque d’unicité, on peut dire au moins deux choses de la Méthode scientifique : 

  1. Elle agrège des méthodes et outils éprouvés dont l’application permet de valider/rejeter des théories qui expliquent le réel et permettent de l’exploiter (pour que l’humanité survive, prospère, vive dans le confort) ; on en tire par exemple notre capacité à nourrir 7,8 milliards d’être humains (plus ou moins bien mais la méthode ne fait pas tout…) ou à mettre en orbite des engins qui assurent une communication instantanée avec nos antipodes australiens
  2. Elle est régie par un macro-processus – Croire, Prédire, Tester, Vérifier : 

Nous gagnerions tous à suivre ce processus pour produire nos connaissances et ne pas être condamnés à croire. Evidemment, nous ne pouvons pas produire l’intégralité de nos connaissances par l’application personnelle de ce macro-processus. En revanche, connaître ce macro-processus ainsi que les mécanismes / outils qui le sous-tendent peuvent suffire à évaluer notre propre degré de confiance dans une affirmation avancée par un scientifique, un collègue, un twittos… : ces personnes-là ont-elles suivi la Méthode pour produire ce qu’elles avancent ?

Quelques outils de la Méthode scientifique utiles au boulot et ailleurs

  • La méthode expérimentale : cette méthode consiste à reproduire un phénomène pour l’étudier. Dans le monde professionnel, on peut appeler ça… un PoC : pour étudier la pertinence d’une solution à mettre en place, on reproduit la situation / le problème que l’on veut améliorer / résoudre en circonscrivant son application à un périmètre restreint. Ce périmètre restreint permet d’obtenir des conditions de “laboratoire” à un coût / risque restreint.
  • La connaissance des biais cognitifs : lorsque nous sommes juges ou partis d’un travail ayant produit des résultats, il y a toutes les chances que nous réfutions tout ou partie de ces résultats non pas sur la base d’une analyse rationnelle mais du fait d’un certain nombre de biais cognitifs dont nous sommes tous emprunts… Connaître un maximum de ces biais est une bonne manière de nous défendre contre nos propres vicissitudes… Quelques exemples donnés dans cet article d’Amr Arbani, et pour traiter la destinationite je vous conseille la lecture des “Décisions absurdes II” de Christian Morel.
  • La validation par les pairs : ce mécanisme intervient dans le processus de validation des publications scientifiques. La validation par les pairs consiste à mettre un contenu produit à l’épreuve de la relecture critique de personnes dont le domaine de compétences est le même que le vôtre. Cela permet notamment d’obtenir un regard extérieur, d’éviter les biais de confirmation, les erreurs bêtes mais destructives… Cette validation peut se faire en interne (vos collègues) ou en externe (vos clients : dans le conseil nous appelons cela le pré positionnement)
  • Le rasoir d’Ockham : il s’agit d’un principe qui consiste à privilégier les raisonnements les moins coûteux en hypothèses, c’est à dire les explications suffisantes les plus simples. 

Éloge de la méthode

Maintenant,

  • dans le cadre de vos activités professionnelles : doublez la vérification de vos livrables avec une validation par vos collègues, voire un pré positionnement de vos clients ; testez vos idées en mode PoC par l’élaboration d’un dispositif expérimental reproductible ; établissez vos projections de ventes sur la base d’une simulation dont vous pouvez expliquer précisément les variables…
  • Pour vous amuser :  allez taquinez les platistes au rasoir d’Ockham ; donnez le rapport VECA aux exégètes des Crop Circles ; montrez aux homéopathes les résultats d’une étude menée en double aveugle…

Bref, mettez de la méthode face aux croyances et vous produirez du savoir utile pour améliorer voire révolutionner votre activité. J’insiste encore un peu sur l’importance de la Méthode (et pas que scientifique !) pour une raison supplémentaire et fondamentale : elle sert à introduire du déterminisme là où règne l’incertitude. En d’autres termes, dans la démarche scientifique et partout ailleurs, on est incapable de produire du savoir immuable, avec 100% de probabilité qu’il soit correct, (tout résultat est associé à une p-value ou une forme de probabilité), en revanche, il est facile de vérifier de manière binaire (oui, non) que ce résultat a été obtenu par l’application scrupuleuse d’une méthode déjà rôdée et éprouvée des milliers de fois. Florilège non exhaustif de ces méthodes en entreprise : DMAIC, 5P, 5S, Normes ISO, 8D, SMED, AMDEC, QCD…

 

Loïc Leprat

Diplômé en 2018 de L’Université de Technologie de Compiègne, Loïc a suivi un parcours d’ingénieur généraliste en orientant ses expériences professionnelles dans le domaine de l’amélioration de la performance industrielle

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