J’ai réalisé une mission en 2023 auprès d’une société disposant d’un réseau national de techniciens chauffagistes. L’objectif de la mission était de faire monter en compétence le CODIR sur le lean. J’ai commencé ma mission par une immersion auprès des managers de proximité. Un chef d’équipe qui pilote deux équipes de 10 techniciens m’avait expliqué : “On mettait 2 500 € net mensuel sur la table, et je ne recevais aucun CV. Impossible de recruter. Nous sommes passés à la semaine de 4 jours, les CV ont afflué !” Si tout le monde s’y retrouve, la semaine de 4 jours serait donc la route toute tracée pour le bonheur au travail ? Pas si simple…

La semaine de 4 jours, comment ça marche ?

La semaine de 4 jours consiste à travailler 4 jours par semaine au lieu de 5 jours sans perdre de salaire. Elle permet ainsi aux salariés de bénéficier d’un jour de repos supplémentaire dans la semaine, en plus du weekend. Pour les salariés qui travaillent le samedi et/ou le dimanche, ils bénéficient d’un jour de plus que leurs jours de repos habituels hebdomadaires.

Lorsqu’elles décident d’adopter la semaine de 4 jours, chaque entreprise fait des choix organisationnels. Certaines choisissent de réduire le nombre d’heures de travail sur la semaine sans diminuer les salaires. D’autres font le choix d’augmenter la durée quotidienne de travail sans réduire la durée de travail hebdomadaire. Ce qui revient à travailler le même nombre d’heures en moins de jours.

Dans tous les cas, les entreprises doivent respecter la durée maximale quotidienne de travail qui est de 10 heures. Elles doivent également respecter les durées maximales hebdomadaires. Ces durées sont de 48 heures sur une même semaine ou 44 heures par semaine en moyenne sur une période de 12 semaines consécutives.

Exemple :

L’entreprise A travaillait habituellement 35 heures par semaine, réparties sur 5 jours. Elle décide de mettre en place la semaine de 4 jours.

Deux possibilités s’offrent à elle :

  • soit elle réduit la durée de travail hebdomadaire : les salariés travailleront 32 heures ou 28 heures réparties sur 4 jours mais continueront d’être payés à hauteur de 35 heures ;
  • soit elle maintient la durée hebdomadaire de travail mais au lieu de les répartir sur 5 jours, les 35 heures seront réparties sur 4 jours. Les salariés vont travailler 8h45 par jour.

La semaine de 4 jours, un succès immédiat

Les salariés la plébiscitent

L’expression « semaine de 4 jours » est omniprésente : médias, pauses café, CSE, instances de direction…Gabriel Attal, a même annoncé, le 30 janvier 2024, l’expérimentation de la semaine en 4 jours dans les administrations de tous les ministères, à compter du printemps 2024.

Son attractivité auprès des salariés, toujours en quête d’un meilleur équilibre vie professionnelle-vie personnelle, est également incontestable. L’enquête People at Work de Robert Half montre que 43% d’entre eux se déclarent favorables à sa mise en place dans leur entreprise (« enquête People at Work », cabinet Robert Half, 2023).

De plus en plus d’entreprises la mettent en œuvre

En 2019, Welcome to the jungle a fait le choix de la semaine de 4 jours. Elle a d’abord testé ce nouveau rythme de travail pendant une période de 4 mois. 90% des salariés ont approuvé le dispositif. La baisse du temps de travail de 20% ne s’est pas traduite par une baisse de la production aussi importante. Welcome to the jungle a écrit un ebook sur le sujet : “Comment nous avons testé et adopté la semaine de 4 jours”.

LDLC a également fait ce choix.

“J’ai la conviction que sur 4 jours on est dans de meilleures conditions qu’en travaillant 5 jours. Cela permet à chacun de prendre les rendez-vous qu’on n’arrive jamais à caler, de faire des courses, du sport ou des tâches du quotidien.”
Laurent de la Clergerie, président fondateur du Groupe LDLC

Depuis le début de l’année 2021, les salariés de chez LDLC ne travaillent plus que 4 jours par semaine. Ils ont vu leur durée hebdomadaire de travail réduite et leur taux horaire augmenter.

Regardons d’un peu plus près ce qui a été mis en place en septembre 2020 chez Mozoo

Mozoo est une agence créative digitale basée à Paris. L’agence ne ferme pas un jour par semaine. Les équipes de Mozoo se sont organisées en binôme.

« Quand l’un des deux est off, l’autre travaille et peut donc prendre le relai sur les dossiers », illustre Mathieu Rostamkolaei. Les jours « off » sont le mercredi ou le vendredi. Charge à chaque binôme de s’organiser mais en règle générale, l’alternance mercredi-vendredi se fait une semaine sur deux. Durant les 4 jours de travail, les salariés doivent être présents au bureau au moins 3 jours par semaine. Le mardi et le jeudi, c’est tout le monde au bureau car ce sont des jours de rencontres et de réunions. Mais le dirigeant fait preuve de souplesse « Il peut y avoir parfois 2 jours de télétravail car depuis 2021, 30% de nos collaborateurs n’habitent plus à Paris », précise-t-il.

Chez Mozoo, les salariés travaillent donc 4 jours par semaine payés 5 jours. Pour les aider à être plus productifs sur cette semaine raccourcie, plusieurs décisions ont été prises. Les réunions ne durent plus que 45 minutes contre 1 heure auparavant. Les processus de décision sont également plus rapides. Une exigence supplémentaire a été exigée dans la formalisation et le suivi des décisions. « Tous ces quart d’heures économisés à droite et à gauche, plus une pause déjeuner un peu raccourcie, permettent de ne pas rallonger les journées de travail mais d’être plus productifs. On a également passé un contrat moral avec nos collaborateurs : quand ils sont au travail, on ne veut pas les voir faire leurs courses perso en ligne, scroller sur les réseaux sociaux, regarder des annonces immobilières… ils ont leur jour off pour ça », explique Mathieu Rostamkolaei.

On comprend que la préparation est essentielle pour faire le tri et jeter ce qui ne sert à rien (reportings inutiles, non dits, bureaucratie…).

Un chemin sans embûches ? 

Deux écueils sont à évaluer avant de se lancer dans la démarche.

Un risque accru d’absentéisme et de burn-out

Le premier risque est l’augmentation de l’absentéisme, voire du burn-out, deux phénomènes en constante progression ces dernières années. Voir à ce sujet le « Baromètre de l’Absentéisme et de l’Engagement », Ayming-AG2R, 2023 / et le « Baromètre sur l’état de santé psychologique des salariés français », Empreinte Humaine, 2022).

Le passage à la semaine de 35 heures a concentré la charge de travail de nombreux salariés sur une période plus courte. De même, le passage vers la semaine de 4 jours engendre une intensification du travail. Avec un risque d’une hausse de l’absentéisme et d’une recrudescence des cas de burn-out.

Le risque de baisse de la qualité de vie au travail (QVT) est bien réel. A l’inverse de l’objectif initialement recherché !

Un risque sur le lien social et la performance

La réduction du temps de travail de 20% peut inciter certains salariés à limiter volontairement les interactions avec leurs collègues et leur manager. Tous ces moments, généralement informels, importants pour la cohésion d’équipe et à la performance collective, risquent de se raréfier. Lire à ce sujet l’article d’ISLEAN « Les équipes hybrides, comment entretenir les liens ?« . Réduire le temps de travail de 20% ne signifie pas baisser les objectifs de 20%.

Le bilan n’est pas aussi simple

J’ai repris contact avec le chef d’équipe que j’ai cité dans l’introduction de cet article. Selon lui, pour des techniciens ou des ouvriers qui ne peuvent pas télétravailler, la semaine de 4 jours permet d’apporter un peu plus de justice sociale. Mais il m’a également indiqué les choses suivantes :

  • ses difficultés de recrutement ressurgissent, car de plus en plus d’employeurs du bassin d’emploi local déploient également la semaine de 4 jours ;
  • son agence a dû recruter un mi-temps supplémentaire dans l’équipe administrative afin de faire des plannings qui sont des vrais casse-tête (semaine de 4 jours, astreintes de nuit, travail le week-end, le tout en garantissant la continuité de la relation client) ;
  • l’absentéisme chez les plus de 45 ans a augmenté car les journées sont longues et la pénibilité se fait sentir plus qu’avant ;
  • le nombre d’accidents du travail a augmenté, car la vigilance baisse en fin de journée (les accidents de la route pendant les heures de travail en hypercentre ont ainsi augmenté de 20%).

Conclusion

La semaine de 4 jours n’est donc pas adaptée à tous les métiers et à tous les salariés. Et sa généralisation en fait de moins en moins un argument différenciant en termes de marque employeur. Mettre en œuvre la semaine de 4 jours pour simplement réaliser un coup marketing n’aura pas un impact à moyen terme sur votre attractivité. La vraie différence, les raisons pour lesquelles un salarié va se sentir bien et avoir envie de rester dans son entreprise, reposent sur d’autres facteurs.