Dans le cadre du Club du Grain Numérique, ISLEAN a organisé fin juin en partenariat avec le Conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables (CSOEC) une série de webinaires sur l’entreprenariat. Le 3ème webinaire abordait le sujet de : Comment le numérique peut-il participer à la construction d’un monde durable ? Retour sur cet échange, animé par Philippe Kalousdian (Partner ISLEAN), avec Matthieu Hug (Tilkal), Manon Fargelat (Meanwhile Boutique), Clothilde Perez (Koya) et Aurélien Tardieu (Greenmove) que vous pouvez également retrouver en vidéo. Nous remercions tous les entrepreneurs pour leur investissement eu sein de cette aventure.

Présentation des intervenants

Le Club du Grain Numérique cherche à faire rayonner les différents projets entrepreneuriaux ainsi que l’entreprenariat lui-même via des entretiens auprès des entrepreneurs. Ce 3ème webinaire de l’édition 2021 a réuni quatre startups très différentes participantes au concours de l’entrepreneur de l’année 2021, les voici :

Koya propose une solution d’accompagnement à la transition écologique pour les particuliers et les collaborateurs d’entreprise. Elle repose sur la mise en place d’une solution digitale pour accompagner la conduite du changement.

La plateforme en ligne Meanwhile Boutique réunit des marques engagées et des artisans créateurs écoresponsables. Cela lui permet d’offrir des alternatives durables et éthiques dans le milieu de la mode, de l’accessoire, de la beauté et de la décoration pour femmes, hommes et enfant. Sa mission : prouver qu’on peut tout acheter de façon éthique et accompagner les marques dans leur développement.

Greenmove existe depuis 2018. Son objectif est de démocratiser la voiture électrique de la manière la plus responsable possible. Pour se faire Greenmove se base sur l’occasion et sur l’allongement des durées de vie des véhicules. La startup propose l’achat ou la location moyenne et longue durée de voitures électriques.

Tilkal permet aux industriels d’organiser une traçabilité de bout en bout de leur chaîne d’approvisionnement. Cette solution concerne tout type de clients et des secteurs assez divers allant des produits de grande consommation à l’aéronautique. Matthieu Hug déclare : « Quand on parle de numérique responsable, vu de l’extérieur on est vite confronté à une contradiction entre la responsabilité qu’on veut promouvoir chez nos clients et une certaine technologie qu’on utilise notamment la technologie blockchain qui a une réputation d’irresponsabilité importante ».

Synthèse des échanges et débats

# Comment estimez-vous que votre activité compense l’impact environnemental que vous générez ? Avez-vous mesuré cet impact ?

Aucune des startups n’a fait d’analyse de cycle de vie pour mesurer précisément son impact numérique.

Matthieu Hug commence : « Avant de pouvoir analyser l’impact, il faut comprendre assez précisément ce qu’on fait. Il y a souvent une différence entre les typologies d’usage du numérique qui font qu’il y a un impact ou pas, et le numérique est particulièrement compliqué parce qu’il est dans toutes les industries ». Tilkal a fait en sorte que sa Blockchain ne soit pas trop consommatrice d’énergie, et ainsi limiter son impact. La startup aide aussi ses clients à réduire le sourcing de matières premières qui engagent du travail illégal, des dégâts environnementaux et leur permet de faire des rappels produit. C’est pourquoi, Matthieu estime que Tilkal compense son impact par son activité.

Meanwhile Boutique sélectionne des marques suivant une charte qui repose sur 17 valeurs et 5 piliers (anti gaspillage, préservation des ressources, artisanat, certifications et labels et impact humain et social). L’objectif est d’être transparent sur toute la chaîne de production des marques . Meanwhile Boutique accompagne ses partenaires en les aidant à améliorer leur impact environnemental et social. Manon Fargelat précise que les décisions internes sont également révisées comme la réduction du transport ou des packagings ou encore l’épuration du site internet.

Koya a la chance d’avoir créé son système de A à Z et donc d’avoir fait attention à toutes les étapes de conception de son application. Comme Manon, Clothilde Perez a construit l’application Koya le plus légèrement possible. Du côté utilisateur, Koya place la réduction de l’impact carbone au cœur de son activité. Cependant, la startup a pour vocation d’avoir une réduction d’impact sur tous les autres facteurs à terme.

Greenmove œuvre dans le secteur automobile qui n’est pas le meilleur en la matière. Ainsi, Aurélien Tardieu a-t-il construit Greenmove de façon à faire mieux que ses concurrents en termes d’impact environnemental. Tout d’abord, il a fait le choix de ne pas avoir d’agence physique. Ensuite, Greenmove diagnostique toutes les batteries des véhicules achetés pour mesurer leur état de santé car contrairement à un leasing classique, les voitures vont vivre plusieurs cycle de location pendant 9-10 ans. Cela permet également de rassurer l’utilisateur sur le fait que ce sont des véhicules fiables. Enfin, Greenmove propose des services au consommateur via des applications qui leur permettent de comprendre et d’améliorer leur façon d’utiliser leurs voitures.

# Quelle est votre vision de la contribution du numérique au développement durable ?

Manon Fargelat voit le digital comme un énorme atout informatif et de sensibilisation. En effet, il permet de toucher tout le monde très facilement, alors qu’ils n’y auraient pas forcément accès de base. Par exemple, Meanwhile Boutique a un blog qui cherche à informer et sensibiliser les consommateurs sur tout ce qui a trait à l’écologie. C’est puissant parce que plus il y a de personnes sensibles à ça, plus ils vont privilégier des entreprises à impact ou des services/produits où il y a un impact environnemental positif.

Clothilde Perez rejoint Manon sur l’intérêt du numérique pour sensibiliser les consommateurs. Elle précise qu’il faut quand même faire attention à ses effets pervers : la fausse information et l’infobésité. Pour cela, il faut trouver des sources fiables comme le Shift project ou encore la Fresque du Climat qui présentent l’information de manière très accessible. Le numérique a permis à ces entités de décupler leur impact. C’est également un outil pratique pour la phase de passage à l’action. En effet, il permet de proposer des solutions aussi qualitatives que lors d’un coaching personnel, tout en atteignant un plus grand nombre de personnes. Koya utilise le numérique pour permettre de faire de la scalabilité sur de l’accompagnement à la transition écologique auprès des gens, de démultiplier la capacité à toucher les gens et leur donner envie de changer de comportement.

Pour Matthieu Hug le numérique a des applications directes dans ce sens. Par exemple, il sert à diminuer l’impact carbone direct lié à l’usage de la voiture. Il déclare : « Le logiciel, le numérique au sens large aujourd’hui, a intégré tous les pans de la société, de nos industries. C’est difficile de venir isoler l’impact du numérique en tant que tel, le numérique étant ce qui permet aujourd’hui de parler en particulier d’un certain nombre d’outils qui permettent d’espérer réduire l’impact carbone ». Il y a également un problème de diffusion de l’information entre le terrain et le scientifique qui fait l’analyse du cycle de vie. Or, pour agir sur les mécanismes profonds qui génèrent des dérèglements dans le monde, on a besoin de ce lien. La transmission de l’information est donc fondamentale et ne peux être que numérique quand il s’agit de la transmettre d’un bout à l’autre de la planète.

# Dans le mix électrique français, le fait qu’on ait 75% de nucléaire réduit très considérablement l’impact CO2 de l’électricité par rapport à des pays comme la Pologne ou l’Allemagne où elle est majoritairement fabriquée avec du charbon. Quid dans ce cas du business model de la voiture électrique ?

Pour Aurélien Tardieu l’intérêt de la voiture électrique est sur la durée. Le coût écologique le plus important se passe au niveau de la construction de la voiture. La question est donc d’estimer à quel moment la durée d’utilisation du véhicule va compenser le coût écologique qu’elle a engendré. Ce moment dépend du mix énergétique du pays, et la France a un avantage de ce côté-là. Aurélien a  la conviction que la voiture électrique est un atout pour décarboner nos transports individuels puisqu’on ne peut pas reposer à 100% sur les transports publics. Il y a également d’autres réponses à ces problématiques comme le covoiturage. Selon le mix énergétique du pays, il faut s’adapter et s’ouvrir à d’autres technologies.

# Comment Meanwhile qualifie ses fournisseurs et leurs produits ? Faites vous des audits de cycle de vie des produits que vous référencez sur la plateforme ? Utilisez-vous Tilkal pour vérifier la traçabilité des produits de vos fournisseurs ?

Meanwhile Boutique sélectionne ses marques grâce à une charte de sélection qui repose sur des valeurs. Elle leur fait aussi remplir un questionnaire et demande des justificatifs lorsqu’ils ont des certifications. Meanwhile Boutique favorise certains matériaux comme le coton bio pour les vêtements ou encore des matériaux upcyclés, recyclés ou végétaux. Elle ne réalise pas d’audits mais il existe des outils de traçabilité simples comme Retrace ou Become.

Matthieu Hug ajoute que le volume de greenwashing est absolument colossal. Dans le cas des fibres synthétiques recyclées, il arrive que le plastique soit directement recyclé sans passer par le cycle industrie agroalimentaire car c’est plus rentable. L’information peut casser ce genre de pratiques ce qui est fondamental.

# Il y a eu beaucoup d’exagération et de fake news sur la contribution du numérique à la production de gaz à effet de serre. Clothilde, comment vois-tu les choses au regard de l’activité de Koya ?

Clothilde Perez précise d’abord qu’il y a de l’exagération et de la fake news tous les domaines. On ne peut pas chiffrer parfaitement  un cycle de vie puisque plus il comprend d’étapes plus il y a de facteurs d’impact pris en compte. En outre, plus il y a d’hypothèses proposées à l’origine plus il y a des marges d’erreur importantes. Mais ce qui compte le plus en études environnementales ce sont les ordres de grandeur. Des études fiables ont été faites là dessus. Cela nous permet donc de collecter de la bonne information auprès de personnes qualifiées. Aujourd’hui, la traçabilité est trop complexe pour que l’on puisse chiffrer précisément les impacts environnementaux.

# L’obsolescence programmée via le numérique, quel est votre avis ?

Pour Clothilde Perez, ça dépend de chaque appareil qui est développé. Une analyse de cycle de vie menée par deux cabinets différents va avoir des résultats fondamentalement différents. En effet, la pondération d’importance des facteurs d’impact va varier et ainsi les conclusions aussi.

Philippe Kalousdian ajoute que le critère d’optimisation est souvent le coût. Cela signifie que les matériaux utilisés sont de moins bonne qualité, que les pièces détachées sont plus petites… Et donc que les produits conçus sont moins résistants.

Aurélien Tardieu intervient : « Greenmove a un modèle qui lutte contre l’obsolescence programmée et qui utilise un outil qui est le symbole même de ce sujet qui est la batterie ». Aujourd’hui, des points positifs émergent. Déjà, le vieillissement des batteries sur les voitures est bien meilleur qu’anticipé par les constructeurs. Il y a aussi une filière qui se développe pour réparer les batteries pour éviter de devoir remplacer un pack batterie complet. Enfin, on peut redonner de l’autonomie aux batteries en reprogrammant les systèmes informatiques qui pilotent les véhicules.

# Pensez-vous que les investisseurs sont plus sensibles à une startup qui évolue dans l’écosystème du développement durable VS. d’autres écosystèmes ? Quelles sont les avantages concurrentiels de vos startups par rapport à votre concurrence ?

Manon Fargelat commence : « Aujourd’hui on ne peut plus créer une boite si on ne pense pas à l’environnement et à avoir un impact positif et dans tous les écosystèmes on peut faire mieux que ce qui a déjà été fait. » Si ses concurrents ont aussi un impact positif, alors ce ne sont pas des concurrents. Ils vont créer un nouvel écosystème favorable avec lequel il faut être solidaire. Il faut quand même savoir se démarquer en sachant qui sont ses clients, partenaires et agir plus localement afin de pouvoir personnaliser l’offre.

Pour, Clothilde Perez, il est plus compliqué de trouver des investisseurs pour des projets ESS que pour des sujets comme la Fintech. On tend vers une amélioration car de plus en plus de fonds d’investissement se spécialisent dans le développement durable. Cependant, pour l’instant les projets ecofriendly ne représentent qu’environ 10% des portefeuilles. Cela peut également être difficile de faire face à des concurrents moins scrupuleux. En effet, faire mieux demande plus de temps, d’argent et d’énergie, pour des retours sur investissement qui se font attendre.

Matthieu Hug ajoute qu’on voit apparaitre des fonds où les partners lient la façon dont ils sont rémunérés à des indicateurs non-financiers liés à l’impact promis par les entrepreneurs. Ca met la performance d’impact dans tous les éléments clés de l’entreprise. Pour trouver des fonds d’investissement dans ce domaine, il faut trouver des gens qui alignent leur profession de foi et leur action.

Pour voir et revoir ce webinar dans son intégralité, vous trouverez la vidéo au bout de ce lien.