Les investissements informatiques aboutissent-ils nécessairement à une amélioration de la performance de l’entreprise ? Selon le paradoxe de Solow, il existe une contradiction entre les investissements dans les technologies de l’information et la croissance de la productivité des pays. Depuis les années 2000, on observe toutefois une tendance à la hausse de la productivité dans certains pays, ce qui pourrait signifier la fin du paradoxe ou son évolution. Au niveau de l’entreprise, les investissements dans les technologies de l’information ne garantissent pas toujours une performance améliorée, mais plusieurs facteurs combinés peuvent maximiser l’impact de ces investissements sur la performance de l’entreprise. Nous allons en passer quelques uns en revue.

Les investissements informatiques assurent-ils (toujours) la performance de l’entreprise ?

Le paradoxe de Solow : investissements informatiques ≠ croissance de la productivité

Le paradoxe de Solow, formulé par l’économiste Robert Solow en 1987, met en lumière une contradiction apparente entre les progrès technologiques observés et la croissance de la productivité des pays. D’un côté, on constate une augmentation constante des investissements dans les technologies, en particulier dans l’informatique et l’automatisation. On s’attendrait donc à une croissance importante de la productivité. Or, d’un autre côté, les statistiques de l’époque ne montraient pas d’augmentation significative de la productivité du travail dans les pays développés, malgré l’essor des technologies. C’est ce que Solow a appelé le « paradoxe de la productivité » et qu’il a illustré dans sa fameuse phrase : « L’ère de l’informatique se manifeste partout, sauf dans les statistiques de productivité ».

Tendance de la croissance de la productivité du travail, ensemble de l'économie (% en glissement annuel)

Tendance de la croissance de la productivité du travail, ensemble de l’économie (% en glissement annuel) (source : The Productivity Puzzle, p.176) 

Les explications de ce paradoxe

Le paradoxe de Solow a fait l’objet de nombreux débats et recherches depuis sa formulation. Plusieurs explications permettraient de l’expliquer :

  • Le décalage temporel : l’impact des nouvelles technologies sur la productivité peut prendre du temps à se manifester, en raison du délai entre l’investissement initial et l’augmentation de la production. Une étude a posteriori a même montré l’impact des investissements dans les TIC sur la croissance de la productivité du travail. Entre 1959 et 2006, ces investissements ont participé pour 32 % à la croissance de la productivité. Leur part monte même à 59 % pour la période 1995-2000.
Sources of U.S. Output and Productivity Growth 1959 –2006

Source : Jorgenson, Dale, W., Mun S. Ho, and Kevin J. Stiroh. 2008. « A Retrospective Look at the U.S. Productivity Growth Resurgence. » Journal of Economic Perspectives, 22 (1): 3-24

  • La difficulté de mesure : la productivité est un concept difficile à mesurer de manière précise. Les statistiques officielles peuvent ne pas capturer tous les gains de productivité, notamment ceux liés à l’innovation et à l’amélioration de la qualité, intangibles.
  • La mauvaise utilisation des technologies : les entreprises peuvent ne pas exploiter pleinement le potentiel des technologies, ce qui peut limiter leur impact sur la productivité.
  • Le changement de la nature du travail : l’essor des technologies peut créer de nouveaux types d’emplois et de tâches, ce qui rend difficile la comparaison de la productivité avec les périodes antérieures.

Le paradoxe de Solow est-il toujours d’actualité ?

Depuis les années 2000, on observe une tendance à la hausse de la productivité dans certains pays, ce qui pourrait signifier la fin du paradoxe ou son évolution. Plusieurs facteurs contribuent à ce changement :

  • L’essor des technologies numériques : l’intelligence artificielle (IA), l’automatisation robotisée des processus (RPA), l’analytique de données et d’autres technologies transforment les industries et permettent des gains de productivité importants
  • Une meilleure adoption des technologies : les entreprises investissent davantage dans la formation et le développement des compétences pour maximiser l’utilisation des technologies
  • Le changement de la nature du travail : la création de nouveaux types d’emplois et la disparition d’autres postes modifient la structure du marché du travail et la manière de mesurer la productivité
  • La globalisation : la concurrence internationale incite les entreprises à adopter des technologies et des pratiques plus efficientes.

Il est important de noter que l’évolution du paradoxe de productivité n’est pas uniforme. Certains pays et certaines industries en profitent davantage que d’autres. Par ailleurs, les investissements TIC dans les 1990 concernaient plutôt les PC, les logiciels et les bases de données. Les investissements actuels consistent plus en une réelle « digitalisation », dont il est difficile de mesurer clairement les bénéfices en termes de productivité.

Selon Gartner, la « digitalisation » (digitalization) est l’utilisation des technologies numériques pour modifier un modèle d’entreprise et fournir de nouvelles opportunités de revenus et de production de valeur ; c’est le processus de passage à une entreprise numérique. Elle est à distinguer de la « numérisation« , processus de passage de l’analogique au numérique. En d’autres termes, la numérisation prend un processus analogique et le transforme en une forme numérique sans aucune modification en nature du processus lui-même.

Et au niveau de l’entreprise, les investissements informatiques entraînent-ils toujours une performance améliorée ?

Spoiler alert : il n’y a a pas de relation univoque

Tout dirigeant aimerait comprendre comment ses investissements informatiques impactent les performances de son organisation. En tout cas, il devrait. Mais ce n’est pas facile. Tout d’abord, il existe souvent des délais importants entre les investissements informatiques (développements applicatifs, définition d’une architecture d’entreprise ou d’une gouvernance informatique, mise en œuvre) et l’impact final des décisions sur les performances de l’organisation. Des facteurs supplémentaires peuvent donc intervenir dans ce long laps de temps.

Ainsi, au niveau de la DSI, entrent en ligne de compte des éléments tels que l’organisation, les processus, … L’organisation du reste de l’entreprise influe également (d’où l’importance de la gouvernance IT de l’entreprise, afin de préciser le qui et le comment de la prise de décisions), ou encore l’appropriation des outils informatiques. Enfin, des facteurs externes peuvent impacter les investissements IT. Par exemple, en période de récession, les budgets informatiques peuvent être réduits, des projets repoussés, en attendant des jours meilleurs. Autre exemple : la crise sanitaire du Covid qui a poussé de nombreuses entreprises à accélérer la dématérialisation de leurs opérations pour rester en activité.

Plusieurs facteurs combinés permettent d’obtenir le meilleur des investissements informatiques

Un certain nombre de facteurs liés à l’IT ont une influence sur l’amélioration de la performance, parmi lesquels :

  • L’importance perçue de l’informatique

Les organisations dont le top management (CxO et cadres) perçoit l’informatique comme stratégiquement importante considèrent la DSI comme un partenaire plus que comme un fournisseur. Selon notre expérience, ces organisations obtiennent de meilleurs résultats que celles qui considèrent la DSI comme « un mal nécessaire » (déjà entendu de la part d’un DG !).

  • L’alignement entre les Métiers et la DSI

L’alignement entre les Métiers et l’informatique est nécessaire au niveau stratégique (alignement stratégique) ET au niveau opérationnel (intégration). Le besoin d’alignement stratégique, au niveau du top management, est généralement compris et accepté. En revanche, l’effort doit être poursuivi jusqu’au au niveau opérationnel. Nous avons connu un client chez qui les data scientists, supposés répondre aux besoins de la finance, des ventes, du marketing…, ne manipulaient que les données qui leur plaisaient, mais ne répondaient pas aux besoins des Métiers (anecdote également véridique). D’où l’importance d’une gouvernance définie jusqu’au niveau opérationnel.

  • La qualité du management IT

Un bon management IT a un impact positif sur d’autres facteurs l’usage de la technologie (objectifs plus clairs, mais aussi recours plus important à la technologie), sur la constance dans les investissements IT (les investissements informatiques doivent d’être poursuivis à moins de donner de mauvais résultats, ou autres raisons de réduire les investissements) et sur le succès du déploiement IT. Pour cela, il ne suffit pas de prendre des décisions, il faut également être capable de connaître et de mesurer les conséquences de ces décisions.

  • La constance dans les investissements informatiques

On l’a vu, les délais entre décision d’investissements informatiques et observation des résultats peuvent être longs. D’ailleurs, dans un sondage Gartner de 2023, 59 % des PDG interrogés estimaient que les projets numériques « prennent trop de temps pour être achevés » et 52 % qu’ils « prennent trop de temps pour générer de la valeur ». Il est donc important d’avoir de la constance. Il ne s’agit pas pour autant de s’entêter ; l’exemple fameux de Lidl et de l’échec de son implémentation SAP (abandon 3 ans après la mise en production (!), 7 ans de développement (!!), 500 M € d’investissement (1/2 Md !!!)) montre qu’il faut aussi être capable régulièrement de questionner les choix faits.

Si vous changez souvent de stratégie, si vous ne clarifiez pas la manière dont vous voulez faire fonctionner l’entreprise, si vous renoncez aux décisions informatiques et que vous passez rapidement d’une idée de projet à l’autre, comment votre organisation peut-elle exceller dans l’utilisation des technologies de l’information ? Au mieux, les services informatiques seront constamment réactifs mais ils ne seront jamais en mesure de devancer les besoins stratégiques de votre organisation. P. Weill, J. W. Ross, IT Savvy: What Top Executives Must Know to Go from Pain to Gain (Harvard business School Press)

Existe-t-il donc une martingale qui assure la performance de l’entreprise en fonction des investissements informatiques consentis ?

Tomi Dahlberg a montré que ces différents facteurs se combinent et impactent la performance de l’entreprise.

Facteurs de performance des investissements IT

Facteurs de performance des investissements informatiques

La liste des facteurs n’est pas exhaustive (manquent l’organisation, la budgétisation, le suivi et la mesure des résultats, …). Toutefois, ces éléments constituent déjà une piste de réflexion et d’action pour les organisations voulant tirer le meilleur parti de leurs investissements informatiques. Une chose est sûre : une entreprise dans laquelle la DSI est considérée comme un quelconque fournisseur, les Métiers et le SI ne sont pas alignés, le management IT est perfectible, et qui change d’avis comme une girouette en ce qui concerne ses investissements informatiques risque fort de ne pas obtenir grand chose.