La fin du mois de mars 2023 a connu le retour de la crainte de l’Intelligence artificielle (« IA » ci-après), après l’emballement général pour ChatGPT. En effet, plusieurs acteurs de la tech ont publié une lettre ouverte appelant à une « pause » de plusieurs mois des recherches en IA, le temps que la situation s’éclaircisse quant au futur de ces technologies.

Cet emballement fait suite aux inquiétudes générées notamment par MidJourney, IA permettant de générer des images uniques à partir d’une simple description. L’image du pape avec une doudoune oversize créée par cette technologie a en effet fait le tour du monde, inquiétant ainsi sur la facilité de diffuser en masse de fausses nouvelles.

En 2015, plusieurs scientifiques et entrepreneurs (dont certains sont également signataires de la lettre précitée) avaient déjà appelé à la prudence.

L’IA : une source intarissable d’inquiétudes

Il y a quelques semaines, nous vous parlions des applications de ces technologies en entreprise. Cet article était également l’occasion d’évoquer certaines des inquiétudes qui entourent ces technologies.

Ces craintes ne datent pour autant pas d’hier. En effet, la littérature et le cinéma ont abondé l’idée que le progrès technique incontrôlé finirait par se retourner contre nous. Ubik (1966), Terminator (1984), Cyberpunk 2020 (1988), les exemples de dystopies basées sur une dégénérescences des usages de ces technologies ne se comptent plus et ce depuis au moins 1 siècle.

Ces inquiétudes reposent souvent sur un concept : l’IA forte ou « singulière ». Celle-ci peut être définie comme le moment où les IA deviendraient autonomes, au point de s’améliorer elles-mêmes sans l’intervention de l’homme créant ainsi une « explosion d’intelligence » qui dépasserait largement l’intelligence humaine.

Outre les usages inquiétants de la reconnaissance faciale omniprésente, une autre utilisation vient souvent inquiéter les foules : celui des armes autonomes. Cette technologie pose de nombreuses questions éthiques : qui est responsable en cas de crime de guerre ou de faille ? Le superviseur, le créateur, le commandement ? Cependant, si l’on se prend le problème à l’envers : faut-il stopper cette course à l’armement, lorsque de potentiels ennemis, eux, la continuent ?

Le COVID, la pénurie de médicaments ou encore la crise des micropuces ont montré en quoi ces enjeux de souveraineté pouvaient s’avérer sensibles en cas de crise. Que penser en cas de guerre ?

Une peur naviguant entre mythes et la réalité

AI expected vs AI now

Ce meme a justement comme intérêt de montrer, non sans humour, en quoi l’IA est encore loin des mythes catastrophiques des romans et films de science-fiction. Pour autant, il faut noter que cette image date d’avant le buzz ChatGPT, qui a sans doute redistribué les cartes, s’agissant de la vision qu’ont le « commun des mortels » de l’IA.

Or, à l’ère de l’industrie 4.0, on peut tout à fait imaginer des cas d’application qui permettraient de s’affranchir progressivement de métiers et de tâches pénibles. Dès lors, si la disparition de ces emplois reste une question alarmante, on pourrait être soulagé que ce progrès technique facilite la fin progressive des tâches usantes, répétitives ou bureaucratiques.

Pour autant, cette potentielle émancipation n’est pas non plus sans risque. Prenons l’exemple d’un chirurgien. Il ne serait pas exagéré de dire que les tâches qui lui sont incombées sont pénibles. Néanmoins, pouvons-nous parler de « libération » si les compétences qui lui sont propres venaient à disparaître progressivement ? Certes son stress serait nettement diminué, le gain de temps pourrait lui permettre de s’accomplir autrement, ou même que l’IA devienne à terme l’exécutante, tandis qu’il n’effectuerait plus qu’un métier de supervision. A l’ère des Smart cities et de la « ville du quart d’heure », ne risquons-nous pas de devenir in fine des êtres tout bonnement incompétents voire inutiles ?

Si contrairement à ce que nous évoquions sur les armes autonomes, ou encore sur la course effrénée au progrès technique pour rester un pays souverain, la conservation du métier de chirurgien pourrait simplement être un choix de société. Toutefois, qui accepterait de continuer à se faire opérer par un humain, si le taux de confiance de la machine est nettement plus élevé ? Dans le cas contraire, que pouvons-nous présager en cas de blackout, d’une simple coupure de courant ou de réseau, si le médecin est devenu, à terme, qu’un « simple » superviseur, qui ne sait plus remplacer la machine qui l’a déjà remplacé ?

Conclusion :

A l’instar de n’importe quel outil, ou quelconque nouvelle technologie, l’usage que nous en faisons est fondamental. L’invention du marteau n’avait pas pour but d’être utilisé pour frapper, c’est une dérive.

Il en va de même pour l’IA qui, avec un usage déraisonné, peut conduire à des usages contestables : surveillance de masse, déresponsabilisation des militaires, perte de facultés. A ce sujet, même s’il a été pointé que beaucoup de signataire de la tribune appelant à une « pause » y trouvaient leurs intérêts (notamment pour le cas des concurrents d’OpenAI), cette nouvelle mise en garde doit nous alerter.

Toute société se doit de composer avec les enjeux géopolitiques et économiques de son temps, si elle ne veut pas être laissé sur la touche. Néanmoins, cette course technologique doit aussi être encadrée, non pas pour étouffer le progrès technique, mais pour l’orienter vers une certaine direction.

C’est cette prise de conscience qui doit être faite, non seulement pour que chacun puisse librement comprendre la place qu’a déjà l’IA dans sa vie, mais aussi pour pouvoir devenir un acteur efficace de l’orientation que doit prendre cette course au développement de l’IA.

Cette formidable opportunité d’affranchissement de certaines tâches pénibles doit être accompagnée, tant pour sauver l’emploi, que les facultés des individus et surtout ne peut s’accomplir qu’avec une véritable complémentarité entre l’homme et la machine.

En bref, et pour paraphraser Georges Clemenceau : « l’IA est quelque chose de trop sérieux pour être laissée qu’aux géants de la tech« .